21 mars 2008

La force du temps et de l'amour


Le temps, maître de tout, ternit ce paysage,
Que Flore embellissait des marques de ses pas ;
Et montrant des défauts, où l'on vit des appas,
Il fait un triste lieu de ce plaisant bocage.

Il réduit une ville en un désert sauvage,
Il met comme il lui plaît les empires à bas ;
Il change les esprits ainsi que les États,
Et fait un furieux du peuple le plus sage.

Il étouffe la gloire, il éteint le renom,
Il plonge dans l'oubli le plus illustre nom,
Il comble de malheurs la plus heureuse vie ;

Il détruit la nature, il éclipse le jour ;
Bref, il peut effacer les beautés de Silvie,
Mais il ne peut jamais effacer mon amour.

Guillaume COLLETET (1598-1659)

17 mars 2008

Au bord de la mer


La lune de ses mains distraites
A laissé choir, du haut de l'air,
Son grand éventail à paillettes
Sur le bleu tapis de la mer.

Pour le ravoir elle se penche
Et tend son beau bras argenté ;
Mais l'éventail fuit sa main blanche,
Par le flot qui passe emporté

Au gouffre amer pour te le rendre,
Lune, j'irais bien me jeter,
Si tu voulais du ciel descendre,
Au ciel si je pouvais monter !

Théophile GAUTIER (1811-1872) (Recueil : Espana)

15 mars 2008

Le coucher du soleil


Quand le Soleil du soir parcourt les Tuileries
Et jette l'incendie aux vitres du château,
Je suis la Grande Allée et ses deux pièces d'eau
Tout plongé dans mes rêveries !

Et de là, mes amis, c'est un coup d'oeil fort beau
De voir, lorsqu'à l'entour la nuit répand son voile,
Le coucher du soleil, - riche et mouvant tableau,
Encadré dans l'arc de l'Etoile !

Gérard de NERVAL (1808-1855) (Recueil : Odelettes)

13 mars 2008

Stances sur des fleurs

Belles fleurs que la lune en croissant fait paraître,
Vous vous rapportez fort avec les autres fleurs,
Car l'excès des humeurs comme vous les fait naître,
Et vous tombez aussi par l'excès des chaleurs.

Comme les fleurs nous font aimer le jardinage,
Nous tirant par les yeux d'un fort enchantement,
On dit que vous pouvez faire aimer davantage
Si trompé l'on vous peut savourer seulement.

Quelques fleurs, ce dit-on, apportent allégeance
Aux cerveaux affaiblis par étude lassés,
Après un long travail vous avez la puissance
De donner du repos aux maris harassés.

Oui, vous êtes du tout aux autres fleurs semblables,
Car le fruit peu à peu par elles se produit,
Et lorsque l'on vous voit, ce sont signes probables
Que celles qui vous ont sont capables de fruit.

Toutefois les jardins fleuris de telle sorte
S'aiment tant plus qu'ils sont émaillés de couleurs,
Mais lorsque vous venez, le jardin qui vous porte
Ne peut s'aimer qu'après qu'il a perdu ses fleurs.

Etienne DURAND (1586-1618)

08 mars 2008

Si je la voy pres d'un ruisseau coulant

Si je la voy pres d'un ruisseau coulant,
Elle me semble une belle Naiade :
Elle me semble une belle Driade,
Si je la voy l'herbe des prez foulant.

Si je la voy par les hautz lieus allant,
Je pense voir une vraye Oreade :
Et la compare à quelque Hamadriade,
Lors qu'au jardin ses beautez va çellant.

Que diray plus ? certes je ne me trompe :
Car s'elle avoit l'arc, la trousse, et la trompe,
On la viendroit pour Diane choysir.

Diane, à qui les Nymphes font hommage :
Mais qui n'a point un si plaisant visage
Que ceste Vierge, où niche mon desir.

Jean de LA GESSEE (1551-1596) (Recueil : La Marguerite)

06 mars 2008

Quand cette belle fleur premièrement je vis

Quand cette belle fleur premièrement je vis,
Qui notre âge de fer de ses vertus redore,
Bien que sa grand' valeur je ne connusse encore,
Si fus-je en la voyant de merveille ravi.

Depuis, ayant le cours de fortune suivi,
Où le Tibre tortu de jaune se colore,
Et voyant ces grands dieux, que l'ignorance adore,
Ignorants, vicieux et méchants à l'envi :

Alors, Forget, alors cette erreur ancienne,
Qui n'avait bien connu ta princesse et la mienne,
La venant à revoir, se dessilla les yeux :

Alors je m'aperçus qu'ignorant son mérite
J'avais, sans la connaître, admiré Marguerite,
Comme, sans les connaître, on admire les cieux.

Joachim DU BELLAY (1522-1560) (Recueil : Les Regrets)