13 juillet 2008

Bohémiens en voyage


La tribu prophétique aux prunelles ardentes
Hier s'est mise en route, emportant ses petits
Sur son dos, ou livrant à leurs fiers appétits
Le trésor toujours prêt des mamelles pendantes.

Les hommes vont à pied sous leurs armes luisantes
Le long des chariots où les leurs sont blottis,
Promenant sur le ciel des yeux appesantis
Par le morne regret des chimères absentes.

Du fond de son réduit sablonneux le grillon,
Les regardant passer, redouble sa chanson ;
Cybèle, qui les aime, augmente ses verdures,

Fait couler le rocher et fleurir le désert
Devant ces voyageurs, pour lesquels est ouvert
L'empire familier des ténèbres futures.

Charles BAUDELAIRE (1821-1867) (Recueil : Les fleurs du mal)

10 juillet 2008

Que je repose en toi...


Que je repose en toi, mon beau logis d'amour,
Dans la nuit de ton coeur sur mon être scellée.
Tu seras mon tombeau. Oubliant les détours,
Ombre, je vais descendre, en ton ombre effacée.

Tu seras mon tombeau. Enfin je vais dormir,
Prise dans le linceul que me fera ton âme,
Goûtant, morte sacrée, au sein du souvenir,
L'amour intérieur que ma vie réclame.

Grave, mon coeur descend en ton coeur qui m'enserre,
Me voile, me chérit, me recueille à jamais,
Et, bleu soleil dont le baiser perce la terre,
Ton oeil étincelant luit sur mes yeux fermés.

Cécile SAUVAGE (1883-1927) (Recueil : Primevère)

04 juillet 2008

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage


Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d'usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m'est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine :

Plus mon Loir gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l'air marin la doulceur angevine.

Joachim DU BELLAY (1522-1560) (Recueil : Les Regrets)

18 juin 2008

Jusqu'au ciel d'azur gris le pré léger s'élève


Jusqu'au ciel d'azur gris le pré léger s'élève
Comme une route fraîche inconnue aux vivants ;
La mouillure de l'herbe et de la jeune sève

Répand dans l'air rêveur son haleine d'argent.
Sur les bords de ce pré le bouleau se balance
Avec le merisier profond dans ses rameaux
Où des moineaux dorés sautillent en silence
Comme aux pures saisons d'un univers nouveau.

Je te pénètre, ô pré que longent des collines
Où la fougère étend son feuillage en réseau.
Et j'écoute parler la voix molle et divine
De la calme nature au milieu des oiseaux.

Cécile SAUVAGE (1883-1927) (Recueil : Mélancolie)

12 juin 2008

Le Labyrinthe


J'erre au fond d'un savant et cruel labyrinthe...
Je n'ai pour mon salut qu'un douloureux orgueil.
Voici que vient la Nuit aux cheveux d'hyacinthe,
Et je m'égare au fond du cruel labyrinthe,
Ô Maîtresse qui fus ma ruine et mon deuil.

Mon amour hypocrite et ma haine cynique
Sont deux spectres qui vont, ivres de désespoir ;
Leurs lèvres ont ce pli que le rictus complique :
Mon amour hypocrite et ma haine cynique
Sont deux spectres damnés qui rôdent dans le soir.

J'erre au fond d'un savant et cruel labyrinthe,
Et mes pieds, las d'errer, s'éloignent de ton seuil.
Sur mon front brûle encor la fièvre mal éteinte...
Dans l'ambiguïté grise du Labyrinthe,
J'emporte mon remords, ma ruine et mon deuil...

Renée VIVIEN (1877-1909) (Recueil : La Vénus des aveugles)

01 juin 2008

Coeur endurci plus que la roche bise


Coeur endurci plus que la roche bise,
Vent aspirant pire que nord ou bise,
De grief refus tant orgueilleulx et fier,
N'est il moyen de te mollifier
Par tel façon que grace en fust acquise ?

O que les Dieulx ont mal ta place quise
De te loger en maison si exquise,
Pour en vertus tant te glorifier,
Coeur endurci !

Considéré que, sans coup de main mise,
Je fus navré d'une oeillade transmise
De ton logis, qui me vint défier,
Il te plaira mon mal pacifier
En me donnant grace que j'ay requise,
Coeur endurci.

Jean MAROT (1463-1526)