17 août 2008

Que j'aime ces forêts !...


Que j'aime ces forêts ! que j'y vis doucement !
Qu'en un siècle troublé j'y dors en assurance !
Qu'au déclin de mes ans j'y rêve heureusement !
Et que j'y fais des vers qui plairont à la France !

Depuis que le village est toutes mes amours,
Je remplis mon papier de tant de belles choses,
Qu'on verra les savants après mes derniers jours,
Honorer mon tombeau de larmes et de roses.

Ils diront qu'Apollon m'a souvent visité,
Et que, pour ce désert, les Muses ont quitté
Les fleurs de leur montagne, et l'argent de leur onde.

Ils diront qu'éloigné de la pompe des rois,
Je voulus me cacher sous l'ombrage des bois
Pour montrer mon esprit à tous les yeux du monde.

François MAYNARD (1582-1646)

16 août 2008

Je songe à ce village ...


Je songe à ce village assis au bord des bois,
Aux bois silencieux que novembre dépouille,
Aux studieuses nuits, - et près du feu je vois
Une vieille accroupie et filant sa quenouille.

Toi que j'ai rencontrée à tous les carrefours
Où tu guidais mes pas, mélancolique et tendre,
Lune, je te verrai te mirant dans le cours
D'une belle rivière et qui commence à prendre.

Jean MORÉAS (1856-1910) (Recueil : Les Stances)

15 août 2008

Fleur d'art


Oui - Quel art jaloux dans Ta fine histoire !
Quels bibelots chers ! - Un bout de sonnet,
Un coeur gravé dans ta manière noire,
Des traits de cana à coups de stylet.

Tout fier mon coeur porte à la boutonnière
Que tu lui taillas, un petit bouquet
D'immortelle rouge - Encor ta manière
C'est du sang en fleur. Souvenir coquet.

Allons, pas de pleurs à notre mémoire !
- C'est la mâle-mort de l'amour ici
Foin du myosotis, vieux sachet d'armoire !

Double femme, va !... Qu'un âne te braie !
Si tu n'étais fausse, eh serais-tu vraie ?...
L'amour est un duel : - Bien touché ! Merci.

Tristan CORBIÈRE (1845-1875) (Recueil : Les Amours jaunes)

12 août 2008

Madame, ce matin je vous offre une fleur


Madame, ce matin je vous offre une fleur
Qui du sang de Narcis a pris son origine :
Pour vous y comparer Amour vous la destine,
Et vous vient consacrer son tige et sa couleur.

Vous semblez un Narcis de grâce et de rigueur,
Il avait comme vous l'apparence divine,
De sa vive beauté l'onde fut la ruine,
Et je crains qu'un miroir cause votre malheur !

De moi je suis Écho dolente forestière,
Qui va cherchant partout votre grâce meurtrière
Pour trouver du relâche à ma captivité,

Mais vous voyant toujours plus fière et inhumaine,
Je désire sans plus que je sois la fontaine
Où les dieux puniront votre sévérité.

Siméon-Guillaume de LA ROQUE (1551-1611) (Recueil : Amours de Phyllis)

10 août 2008

L'esté grillant, et le chaud Sirien


L'esté grillant, et le chaud Sirien,
Perçant les flancs de la terre qui bée :
Non ceste Fleur qui m'a l'ame enflambée,
Mesme à l'envy du gaillard Cyprien.

Elle est sa guide en ce val terrien,
Son flair combat l'odoreuse Sabée
Et dans le coeur cest amour m'est tombée
Par qui j'ay tout, et sans qui je n'ay rien.

Pluye, ni vent, ni chaleur, ni froidure,
N'esffaceront son teint, ni sa verdure :
Je l'affranchis du trespas, et du temps.

Mais las ! tandis que sa gloire eternelle
Revit en moy, chetif ! je meurs en elle :
Et fondz ainsi que la nege au Printemps.

Jean de LA GESSEE (1551-1596) (Recueil : La Marguerite)

08 août 2008

Je te donne ces vers...


Je te donne ces vers afin que si mon nom
Aborde heureusement aux époques lointaines,
Et fait rêver un soir les cervelles humaines,
Vaisseau favorisé par un grand aquilon,

Ta mémoire, pareille aux fables incertaines,
Fatigue le lecteur ainsi qu'un tympanon,
Et par un fraternel et mystique chaînon
Reste comme pendue à mes rimes hautaines ;

Etre maudit à qui, de l'abîme profond
Jusqu'au plus haut du ciel, rien, hors moi, ne répond !
- Ô toi qui, comme une ombre à la trace éphémère,

Foules d'un pied léger et d'un regard serein
Les stupides mortels qui t'ont jugée amère,
Statue aux yeux de jais, grand ange au front d'airain !

Charles BAUDELAIRE (1821-1867) (Recueil : Les fleurs du mal)